24.
Trois capuchons et douze armures
Les guetteurs du pont avaient remarqué un groupe d’une demi-douzaine de Gloutons rôdant aux abords du sentier, cherchant manifestement un passage pour aborder l’île. Ils étaient restés jusqu’à la tombée de la nuit avant de partir en gloussant. Les Gloutons devenaient de plus en plus téméraires, on avait rapporté que leur tribu la plus proche se trouvait à plus de vingt kilomètres. Ils avaient donc parcouru un long chemin pour venir, et cela ne plut guère aux Pans de l’île. Les Gloutons ainsi que l’exploit du jour animèrent l’essentiel des conversations.
Matt mit deux jours avant d’oser reprendre son épée pour la nettoyer. Des croûtes brunes maculaient la lame. L’arme enfin propre, il descendit au sous-sol, dans l’atelier où il avait entendu parler d’une pierre à aiguiser dont se servait les Longs Marcheurs. Il frotta sa lame en l’humidifiant. Mais à chaque raclement de la pierre sur le métal, il revoyait le sang jaillir du ventre du Glouton ou sa main tranchée rouler au sol dans une pluie écarlate. Son cœur se révulsa dans sa poitrine. Chassant ces images sordides de son esprit, il continua jusqu’à ce que le fil de sa lame ait l’affût d’un rasoir.
Ambre avait-elle raison ? Développait-il une force hors du commun ? Cela expliquerait qu’il ait pu manier son épée aussi vite, sans efforts… Le sang et la culpabilité revinrent l’aveugler et lui tordre les tripes.
Dans la journée, il entendit Ben annoncer qu’il repartait dès le lendemain, il se sentait reposé et souhaitait rallier un site plus au nord. Matt se demanda si Ambre serait différente dans les jours à venir, nostalgique. Tandis qu’il déambulait dans les couloirs du manoir pour apporter des bûches aux différentes cheminées des étages, il perçut les regards admiratifs des adolescents qu’il croisait. Personne sur l’île n’avait encore osé affronter un Glouton, encore moins l’embrocher et lui couper la main. Matt apprenait à connaître les Pans les plus jeunes qui restaient souvent ensemble, filles et garçons de neuf ou dix ans. Paco, le benjamin, Laurie, la petite blondinette aux couettes, Fergie, Anton, Jude, Johnny, Rory et Jodie qui formaient le gros de leur troupe. Ceux-là le suivirent dans sa tâche, lui proposant une aide qu’il refusa poliment. Matt passait pour un héros. C’était un sentiment paradoxal, un mélange de satisfaction, de fierté même, teinté d’amertume, de dégoût. Quand il repensait à ses gestes, il sentait une vague de nausée bouillonner en lui, prête à le noyer. Être ce type de héros ne lui plaisait pas. Pas comme ça. Pas avec ces souvenirs-là d’une gloire qu’il jugeait tragique. Car ce Glouton avait été un homme autrefois. Et Matt ne parvenait pas à oublier qu’il avait tué un homme. Même si cette dépouille était monstrueuse, agressive et relativement idiote, il n’en demeurait pas moins qu’il était un être vivant.
Une fois sa tâche accomplie, Matt s’éloigna du manoir pour s’isoler dans la forêt. Là il débusqua un rocher qu’il estima très lourd, et se concentra. Il respirait lentement, les paupières closes. Puis il s’agenouilla et tenta de le soulever.
La roche pesait au moins quatre-vingts kilos.
Il serra les dents pour forcer, lorsqu’il constata qu’elle ne bougeait pas d’un cheveu. Matt devint écarlate.
Il relâcha la pression et se frotta les doigts contre son jean en soupirant. Impossible ! Elle n’a pas décollé d’un millimètre ! Et si Ambre avait tort ? S’il n’avait aucune altération en définitive ?
La pomme… Ambre a raison, jamais une pomme n’aurait dû exploser comme elle l’a fait en s’écrasant sur le Glouton. Il s’est passé un truc, c’est sûr. Et l’explication d’une altération de sa force semblait la plus logique.
Alors pourquoi est-ce que je n’arrive pas à bouger ce fichu caillou ? Matt formula la réponse aussitôt : parce qu’il ne maîtrisait pas encore cette faculté. Tel un nouveau-né, il devait apprendre à coordonner chaque partie de son corps avec certaines zones de son cerveau. Oui, c’est ça ! Je n’en suis qu’à découvrir cette force, il faut apprendre à s’en servir, la localiser et la gérer !
Il passa alors une bonne heure à s’entraîner, se concentrant pour sentir la pierre sous sa peau, écouter les battements de son cœur, jusqu’à la chaleur de son sang. Mobilisant toute sa volonté il essaya de la soulever plusieurs fois, sans jamais obtenir plus de réussite.
Le soir, il mangea avec Tobias dans la grande salle, lui confia son petit entraînement, et alla se coucher relativement tôt.
Emmitouflé dans ses couvertures, il vit qu’il avait oublié de tirer ses rideaux. La lumière de la lune entrait par les fenêtres après avoir silhouetté les hautes frondaisons de l’île. De son lit, Matt pouvait distinguer l’Hydre et ses quelques lampes encore allumées. Il repéra la chambre d’Ambre et s’aperçut que dansaient encore les lueurs de ses lanternes à bougies. Il n’eut aucune peine à l’imaginer concentrée à son bureau, fixant un crayon qu’elle tentait de faire bouger. Têtue comme elle l’était, ça pouvait durer toute la nuit.
Il s’endormit en surveillant la façade du manoir.
Et se réveilla dans une clairière.
Il faisait toujours nuit, la lune s’était déplacée sur son orbite, il s’était écoulé au moins deux heures. Matt se frotta les paupières, tout ensuqué. Que faisait-il là ? Je rêve ! Ce n’est rien, juste un rêve, c’est tout… Pourtant, il se sentait beaucoup plus maître de lui-même que dans un songe. Il était actif. Le propre des rêves est de ressentir une certaine passivité, non ? Et Matt était interpellé par le simple fait qu’il puisse dire qu’il rêvait. Il percevait l’air frais de la nuit, la terre sèche sous ses pieds nus et la caresse des hautes herbes contre ses chevilles – il était toujours vêtu de son pyjama en coton. Il se pinça et ressentit la douleur qui termina de le réveiller.
Cette fois aucun doute, je ne rêve pas ! Alors comment était-il arrivé ici ? Était-il somnambule ? Il fit un tour sur lui-même pour scruter les alentours. Au milieu d’une forêt la petite clairière semblait noyée par les herbes et des fleurs qui, sous la pâleur de la lune, paraissaient grises ou noires.
Qu’est-ce que je fais là ?
Le ciel étincela brièvement, sans un bruit. Un éclair dans le lointain. Puis trois autres, très rapprochés. Un vent froid souffla soudainement, mordit les joues de Matt d’un coup, lui glaçant les oreilles. Et cette fois, ce fut la forêt qui s’éclaira plusieurs fois, comme sous le coup d’un flash surpuissant. Un tapis de brume apparut, glissant hors du bois, telle la mousse d’un bain qui déborde.
Je n’aime pas ça. Il se passe quelque chose.
Dans la série d’illuminations suivantes, Matt remarqua une ombre informe qui circulait entre les arbres, longue et mouvante : une bâche noire lâchée dans le vent. Au cours d’une nouvelle salve lumineuse, Matt la vit gifler les troncs et changer brusquement de direction pour venir vers lui. Elle flottait à environ deux mètres de hauteur, serpentant entre les feuilles. Puis elle apparut dans la clairière et confirma son impression : elle ressemblait à un lourd drap noir ondulant, avec, par intermittence, les formes de membres humains se dessinant au travers. Il vit tout d’abord un bras et une main avant qu’ils ne disparaissent et soient remplacés par une jambe chaussant une botte. Pourtant Matt pouvait le vérifier : il n’y avait rien derrière le grand drap. Un véritable tour de magie.
La chose se rapprocha en claquant dans le vent froid.
Matt fut pris d’une angoisse sourde, son cœur s’emballa et il dut ouvrir la bouche pour respirer. L’étrange créature n’était plus qu’à quelques mètres lorsqu’un visage émergea. Matt ne pouvait en préciser les traits mais remarqua un front anormalement haut, des arcades sourcilières très prononcées, l’absence de nez et de lèvres et une mâchoire très carrée. On dirait une longue tête de mort ! fut sa première réaction.
Elle ouvrit la bouche et une voix susurrante s’en échappa :
— Viens, Matt. Approche-toi.
Matt était en alerte, tous les sens aux aguets. La brume commençait à s’enrouler autour de ses chevilles, et le vent tournait toujours autour de lui, ébouriffant ses cheveux. Le visage s’avança encore un peu plus dans la toile. Cette fois il ressemblait vraiment à une tête de mort difforme.
— Tends la main, lui dit-il. Et joins-toi à moi.
Cette présence étouffante, ce sifflement dans la voix, cette aura angoissante, tout s’assembla d’un coup et Matt sut qui il avait en face de lui.
— Le Raupéroden, dit-il tout bas.
La chose parut contente, elle ouvrit grand la bouche :
— Oui, c’est moi. Viens, Matt. Viens, j’ai besoin de toi.
Voyant que la brume continuait de monter autour de ses jambes et constatant que le Raupéroden se rapprochait lentement de lui, Matt sut qu’il était en danger. Il recula de quelques pas.
— Non, attends, fit le Raupéroden. Tu dois venir en moi. Voyage à l’intérieur, viens !
Matt se mit à courir. Il voulait s’enfuir le plus vite et le plus loin possible de cette horreur. La voix changea dans son dos, elle prit des intonations gutturales, caverneuses :
— Arrête ! Je te l’ordonne !
Mais Matt filait à toute vitesse, il sauta dans la forêt, les joues et les épaules balayées par les feuillages.
— Je te veux ! hurla le Raupéroden. Tu ne pourras pas me fuir éternellement, je te sens, tu m’entends ?
Matt avait le souffle court, il s’enfuyait sous la lune qui crevait de ses rayons argentés la surface des arbres pour ouvrir des cônes pâles tout autour de lui.
— Je te sens et je remonte ta piste. Bientôt… Bientôt je te retrouverai, Matt.
Matt soufflait comme une forge lorsqu’il rouvrit les yeux dans son lit. Il était en sueur.
Étrangement, la lune était exactement à la même place du ciel que dans son cauchemar. Il se leva, la gorge sèche. Ne trouvant pas d’eau, il s’enveloppa dans une robe de chambre et sortit dans les couloirs. Il faisait sombre, avec des zones sans fenêtres absolument ténébreuses. Matt prit sa petite lanterne, alluma la bougie à l’aide d’allumettes et s’aventura dans le dédale de salles et corridors froids. Son corps était encore engourdi par le sommeil, mais son cerveau tournait à plein régime pour tenter de ne pas paniquer. Quelque chose le glaçait dans ce mauvais rêve.
Son réalisme, songea Matt. J’avais vraiment l’impression d’y être. Et pour un peu, il n’aurait pas été surpris de découvrir de la boue sur ses pieds !
Matt descendait un escalier en vis pour rejoindre les cuisines lorsqu’il devina les échos d’une conversation. À cette heure ? Matt ralentit. Il devait être au moins une heure du matin sinon plus ! Pris d’une intuition, il souffla la flamme de sa bougie pour entrer dans l’ombre et rejoignit le rez-de-chaussée. Il débaucha dans une longue pièce meublée de confortables canapés en cuir foncé, et des étagères vitrées abritaient une importante collection de whiskies ainsi qu’une cave à cigares non moins fournie. Au fond, trois silhouettes encapuchonnées et enveloppées dans des manteaux discutaient à voix basse.
— Ça devient trop risqué ! On ne peut pas continuer, il faut trouver une solution. La porte ne tiendra plus longtemps.
— Elle tiendra.
— Moi je dis qu’il faut agir maintenant, l’ouvrir nous-mêmes avant que quelqu’un découvre le pot aux roses.
— Pas encore, c’est trop tôt. Je veux que tout soit favorable à notre plan. Je ne prendrai pas le risque d’échouer. Soit l’île entière est conquise, soit c’est la catastrophe.
Matt n’en était pas certain mais il lui semblait que cette dernière voix était celle de Doug. En revanche il ne parvenait pas à identifier l’autre.
— Alors qu’est-ce qu’on fait ? demanda la troisième silhouette qui n’avait pas encore pris la parole.
Matt la soupçonna aussitôt d’être une fille.
— Je ne vois pas d’autre solution : il faut monter la garde en permanence, par roulement, fit la voix qui ressemblait à Doug. On surveille discrètement les abords du Minotaure. Au moins si un Pan a l’audace d’y entrer on le saura et on pourra agir pour le faire sortir de là avant qu’il soit trop tard.
La phrase suivante fit trembler Matt :
— Et soyez particulièrement attentifs à Matt. Je m’en méfie, c’est un fouineur !
La fille tenta de modérer les ardeurs de ses deux compagnons :
— Avec ce que le Long Marcheur a dit à propos des traîtres, on ferait mieux d’être discrets !
— Ne t’occupe pas de ça, trancha Doug. Faisons ce que nous avons à faire, personne ne nous soupçonnera de quoi que ce soit si on continue d’être prudents. Allez, venez, je voudrais qu’on installe la cage en vitesse, qu’on puisse dormir un peu.
— T’es sûr qu’à cette heure-ci on ne va pas le déranger ? fit la voix de fille sans dissimuler sa peur.
— Arrête de t’inquiéter, depuis le temps je commence à connaître ses cycles. Je l’ai nourri tout à l’heure, il dort maintenant.
— Faut que tout ça se termine, je n’en peux plus.
— Bientôt, oui. Encore un peu de patience, quand tous les Pans de l’île seront ramollis par la routine, qu’ils ne seront plus aptes à prendre les armes et à se battre, alors on le libérera.
Les trois conspirateurs attrapèrent de grandes grilles d’une cage à assembler et disparurent dans le coude du couloir opposé à Matt. Ce dernier se faufila sur les tapis persans pour les suivre, en prenant soin de leur laisser un peu d’avance afin de ne pas se faire repérer. Le couloir s’ouvrait sur huit marches en pierre et traînait sa longueur, sans portes, bordé d’alcôves habitées par des armures inquiétantes. Et personne en vue. Chargés comme ils l’étaient, ils ne pouvaient avoir couru jusqu’au bout du couloir, or ils avaient disparu.
Où étaient-ils passés ? Se pouvait-il qu’ils l’aient entendu et qu’ils se soient dissimulés derrière des armures ?
Pas avec leur cage, je verrais ces grosses grilles contre les murs !
Alors où étaient-ils ?
Matt fonça jusqu’au bout du couloir pour s’assurer que personne n’était caché, puis il revint sur ses pas pour sonder les recoins. Il compta dix renfoncements de chaque côté dont six occupés par une forme en métal, soit douze armures au total. Rien d’autre. Il soupira. Il ne pouvait inspecter chaque détail de la pierre maintenant, mais il se tramait assurément quelque chose.
Il préviendrait Ambre et Tobias dès le réveil, et ensemble ils trouveraient quoi faire. L’Alliance des Trois devait apprendre ce qu’il avait entendu cette nuit. Doug, car il était désormais sûr que c’était lui, cachait la présence d’un monstre aux autres Pans. Une créature si effrayante qu’il était préférable d’en ignorer l’existence.
Matt devinait autre chose. Un secret inavouable que Doug cherchait à tout prix à taire.
Pour la sécurité de tous, Matt décida que l’Alliance des Trois allait percer ce secret. Ils allaient enquêter.
Car des traîtres existaient bel et bien sur l’île.